EDITO : « De la communication virtuelle a la communion réelle »

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Par le Père Paco Esplugues

Pendant notre confinement à cause du Covid, il s’est développé un intensif investissement de la vie paroissiale à travers le numérique. Nous avons célébré la Semaine Sainte et la Pâque, en essayant de nourrir la foi par des célébrations « on line », par des chapelets téléphoniques… par des réunions virtuelles (Zachée, Journey, Ichtus, Ecoute de la Parole…). Sans aucun doute, cela a nourri notre foi et nous a aidé à maintenir vivante l’espérance. Pour beaucoup, grâce à la lecture de la Parole de Dieu, par la force de la prédication, par le témoignage partagé des difficultés et des chemins pour les surmonter, ce temps a été un temps d’approfondissement de la foi. A travers les relations virtuelles « on line », nous avons approfondi l’ouverture aux chemins intérieurs de l’action de Dieu. Concomitamment, le virtuel offre des traits paradoxaux. Il peut avoir des effets d’aliénation et d’individualisme, il peut favoriser l’envahissement du fictionnel.

Nous constatons que dans notre monde, alors même que nous sommes toujours plus proches les uns les autres, avec le développement des moyens de communication qui semblent abolir les distances géographiques, la compréhension et la communion entre les personnes est souvent superficielle et difficile : il demeure des déséquilibres qui amènent assez souvent au conflit ; le dialogue entre les générations est pénible et parfois l’opposition prévaut ; nous assistons à des évènements quotidiens où il semble que les hommes deviennent plus agressifs et plus méfiants ; se comprendre les uns les autres semble trop exigeant, et on préfère rester dans son propre « moi », dans ses propres intérêts. Dans ce contexte, pouvons-nous vraiment trouver l’unité dont la Pentecôte célèbre qu’elle nous a déjà été donnée ?

Le récit de la Pentecôte dans les Actes des apôtres (cf. Ac 2,1-11), renvoie à contrejour à un passage typique de l’Ancien Testament : l’histoire, de la construction de la Tour de Babel (cf. Gn 11,1-9). Mais qu’est-ce que Babel ? C’est la description d’un royaume où les hommes ont accumulé tant de pouvoir qu’ils pensent pouvoir s’affranchir d’un Dieu lointain et être assez forts pour pouvoir construire tout seuls un chemin qui aille jusqu’au ciel, pour en ouvrir les portes et prendre la place de Dieu. Se diviniser tout seuls et se faire un Nom. Dans ces circonstances pourtant, il arrive quelque chose d’étrange et de singulier. Tandis que les hommes travaillaient ensemble pour construire la Tour, ils ont soudain réalisé qu’ils étaient en train de construire les uns contre les autres. Tandis qu’ils tentaient d’être comme Dieu, ils couraient le risque de n’être même plus des hommes, car ils avaient perdu un élément fondamental de l’être de la personne humaine : la capacité de se mettre d’accord, de se comprendre et d’œuvrer ensemble.

Ce récit biblique contient une vérité éternelle ; nous le voyons dans l’histoire, mais aussi dans le monde actuel. Les essais d’un New World Order semblent aller dans ce sens. Avec le progrès de la science et de la technique nous sommes parvenus au pouvoir de dominer les forces de la nature, de manipuler les éléments, de fabriquer des êtres vivants, touchant presque à l’essence même de l’homme. Dans ce contexte, prier Dieu semble quelque chose de dépassé, inutile, parce que nous pouvons construire et réaliser nous-mêmes tout ce que nous voulons. Mais nous ne nous apercevons pas que nous sommes en train de revivre l’expérience de Babel. C’est vrai, nous avons multiplié les possibilités de communiquer, d’obtenir et de transmettre des informations, mais peut-on dire que la capacité de se comprendre a grandi ou bien, paradoxalement, que l’on se comprend toujours aussi peu et encore moins ? Ne semble-t-il pas que se répand entre les hommes un sentiment de méfiance, de soupçon, de peur mutuelle, à tel point que les hommes deviennent même dangereux les uns pour les autres ? Peut-il vraiment exister l’unité, la concorde ? Et comment ?

Nous trouvons la réponse dans l’Ecriture Sainte : l’unité peut arriver seulement par le don de l’Esprit de Dieu, qui nous donnera un cœur nouveau et un langage nouveau, une capacité nouvelle de communiquer. C’est ce qui s’est passé à la Pentecôte. Ce matin-là, cinquante jours après Pâques, un vent violent souffla sur Jérusalem et la flamme de l’Esprit-Saint descendit sur les disciples réunis, se posa sur chacun et alluma en eux le feu divin, un feu d’amour, capable de transformer. La peur disparut, leur cœur sentit une force nouvelle, leurs langues se délièrent et ils commencèrent à parler en toute franchise, si bien que tous purent comprendre l’annonce de Jésus-Christ mort et ressuscité. A la Pentecôte, là où étaient la division et l’étrangeté, sont nées l’unité et la compréhension.

Jésus, parlant de l’Esprit-Saint, nous explique ce qu’est l’Eglise et comment elle doit vivre pour être elle-même, pour être le lieu de l’unité et de la communion dans la vérité. Il nous dit qu’agir en tant que chrétien signifie ne pas être fermé dans son propre « moi » (le monde numérique semble nous y conduire), mais être tourné vers le tout. Cela signifie accueillir en soi-même l’Eglise tout entière ou, encore mieux, la laisser nous accueillir intérieurement (voici le sens profond de la présence réelle eucharistique). Aussi, lorsque je parle, je pense, j’agis comme chrétien, je ne le fais pas en m’enfermant dans mon « moi », mais je le fais toujours dans le Corps du Christ et à partir du Corps du Christ : ainsi l’Esprit-Saint, Esprit d’unité et de vérité, peut continuer à agir dans les cœurs et les esprits des hommes, les poussant à se rencontrer réellement et à s’accueillir réciproquement.

En agissant ainsi, l’Esprit nous introduit dans la vérité tout entière, qui est Jésus, il nous guide pour l’approfondir, la comprendre : nous ne grandissons pas dans la connaissance en nous enfermant dans notre « moi », mais seulement en devenant capable d’écouter et de partager, seulement dans le « nous » de l’Eglise, avec une attitude de profonde humilité intérieure.

Les raisons pour lesquelles Babel est Babel et la Pentecôte est la Pentecôte sont ainsi plus claires. Là où les hommes veulent se faire Dieu, ils peuvent seulement se dresser les uns contre les autres.

Là où au contraire ils se placent dans la vérité du Seigneur, ils s’ouvrent à l’action de son Esprit qui les soutient et les unit. Le problème n’est pas le virtuel, le problème est dans la place que nous donnons à Dieu dans les cœurs et dans les relations. Bonne Pentecôte !

 

« Marie-Madeleine : Témoin du Christ Ressuscité » J-11 Retraite on-line